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texte 43

   Jean-Claude M. m'a appelé

      par Jean Pierre Ceton


Jean-Claude M. ne m'avait pas appelé depuis dix ans.
M'a demandé comment j'allais, après m'avoir dit que, lui, ça n'allait pas du tout. Une artère bouchée, il ne pouvait plus se déplacer...
Contrairement à mes habitudes, je lui ai posé des questions directes.
-Tu vois toujours ta fille ?
-Non
-Tu habites toujours N ?
-Oui, mais ç’a été une erreur...
-Pourquoi tu es allé habiter là-bas ?
-J'y suis né...
-Faudrait jamais revenir dans la ville de son enfance !
Pourquoi j’avais dit ça ? J'aurais tout à fait pu dire le contraire que oui, il fallait retourner dans son pays d'enfance, comme le disent les proverbes asiatiques ?

-Peut-être... Et toi ça va ?
M'avait reposé la question car comme à mon habitude je n'avais pas répondu à ce «comment j'allais ?», sauf à répondre «oui, très bien !»
Je crois pourtant que c'était la seule question qui l'intéressait. En fait : est-ce que je continuais d'aller bien ? Plus précisément encore : si je continuais d'être un optimiste? Ce qui intellectuellement était une tare pour lui, le pessimiste profond. Vraiment de fond, c'est-à-dire théoriquement, et aussi physiquement.

-Oui, tu sais, moi, j'ai mes trucs qui me portent, j'avais répondu...
Peut-être j'avais dit « qui me poussent ou bien qui me propulsent » ? C'était vrai d'ailleurs, j'avais toujours quelque chose qui me portait vers un avant. Un écrit, un projet, des objets de recherche, des textes et autant de questionnements.
Il n'avait pas répliqué, laissant un silence s'installer entre des phrases pleines de vide...
Non, il ne venait plus à Paris, c'était trop compliqué pour lui, trop douloureux. Je crois me souvenir qu'il avait dit ça, ou trop pénible. Trop insurmontable ?
-Je devais avoir, je le croyais, ses coordonnées qu'il m'avait laissées en son temps.
-Oui très certainement.

Ç’avait été son dernier mot avant l'au-revoir.
J'étais en train de préparer le diner avec mes garçons, j'avais finalement écourté la conversation. « A une autre fois ! », je lui avais dit pour en finir.
Écourté ? Peut-être à cause d'un reste de petite fâcherie intervenue au moins dix auparavant qui avait fait qu'on avait cessé de s'appeler.
Il avait détesté mon livre Les Voyageurs modèles. Pas surprenant. Un livre qui posait la question «  Aimez-vous votre époque ? », comme l'avait présenté Mathieu Bénézet. Un livre qui d’ailleurs était en résonance avec les multiples conversations que j'avais eues avec lui comme avec différentes personnes croisées durant les années 1990/2000.
Pourtant auparavant, il m'avait publié, le texte L'aventure de l'autre, dans la revue Passages d'Encre n°5.

« Tu sais, moi j'ai mes trucs qui me portent... », ça qui l'a tué, je me suis dit quand j'ai appris sa mort plusieurs semaines après. Et quand j'ai su qu'il était mort dans une période indéterminée qui avait suivi cet appel.
Derrida ne serait pas mort si tôt, j'avais dit un soir en boutade à une amie qui ne partageait pas du tout ma passion pour le numérique, oui, s'il avait été engagé dans le numérique, car il y aurait vu le potentiel de pensée qu'il allait apporter...
Retour sur le frère de Gz dont la vie était finalement portée par le numérique, la pratique d’internet, la découverte à sa manière d'un autre monde possible après l'avoir en un premier temp refusé.
Mes trucs, c'était quoi ?
Ce qui me poussait toujours vers plus de compréhensions, sans égard à des convictions trop établies.
Mes trucs, c'était tout un champ de réflexion appliquée au monde à travers la pratique du numérique ? Pas seulement.
Tout un tas de sujets me retenaient, qualifiés parfois « d'obsessions ». Des thèmes en série, reliés à la manière neuronale. Ce qui me faisait lancer sans vergogne, depuis 20 ans au moins, que j'avais du travail pour mille ans.

En m'appelant, J-C M. m'avait cherché.
Pas dans un mauvais sens, non, d'ailleurs il s'était plutôt cherché lui-même. Il avait cherché à se confronter à ça, à mon optimisme ? Sans doute aussi à ma croyance numérique ?

Donc dix avant, il était allé voir Henri l'éditeur, lui dire de mon livre Les VM, que "c'était de la merde"...
Je lui en ai voulu jusqu’à réaliser que mon livre le heurtait dans ses convictions autant que dans son pessimisme.
Je ne sais pas si j'étais ou suis un optimiste. Bon, c'est vrai que je ne suis pas un pessimiste de chaque jour.
Pourtant je suis profondément pessimiste sur la question sociale.
Curieusement J-C M. ne me l'a jamais reproché. Nous n'en avons guère parlé, rarement, tout comme avec M.B. ou H.P.
Je n'avais pas les opinions qu'il avait. Ou bien il pensait simplement que je n'étais pas de cette communauté-là. De ceux qui avaient  été des « croyants communistes », puisque nous nous étions rencontrés après la chute du mur de Berlin et puis du régime soviétique.
Moi, si j'avais rejeté les régimes communistes -pas l'idée communiste, c'était surtout pour leur autoritarisme dans le domaine des moeurs et des libertés.
Partout où le régime communiste a été tenté, cela a abouti à la dictature, et pas forcément sociale. Et à la pénurie et la pauvreté. Même s'il a pu y avoir des réussites en matière d'éducation et de consommation culturelle.
Dire surtout ceci : Marx prévoyait que la révolution se ferait non pas en Russie mais en Angleterre ou en Allemagne, il aurait été et serait sans doute bien surpris de l'état des rapports sociaux dans ces pays-là. Du rôle des syndicats en Allemagne ou des stabilisateurs sociaux comme en France.
Je sais que néanmoins J-C n’était pas loin de penser que c'était le goulag dans ces pays occidentaux. Oui mais alors c'était une métaphore.
Tandis que le Goulag généralisé a vraiment existé. Et qu'il existe encore, notamment en Chine : des centaines de milliers de gens détenus sans inculpation ni condamnation.
Je suis un pessimiste sur la question sociale. Parce que chaque fois...
Par exemple, sans que je veuille critiquer le commerce équitable, et bien on y exploite en bout de course les travailleurs immigrés qui cueillent le café !
Allo J-C ?


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1/10/2013 / tous droits réservés / texte reproductible sur demande / m. à j.  16/10/2013
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